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Anna Proto Pisani. Écrire à l’écart de la norme : cartes babéliques, livres en tissu, poèmes en pierre… 

mardi 9 février 2021, par DOSIERE Sabine

Agrégée d’italien, professeure d’italien au Lycée Thiers et animatrice d’ateliers d’écriture et de création. Docteure en littérature italienne, ses domaines de recherche portent sur les écritures migrantes et postcoloniales. Elle est l’auteure des ouvrages collectifs "Les littératures de la Corne de l’Afrique. Regards croisés" (2016), sur les littératures traditionnelles et de la diaspora de la Corne de l’Afrique et « Paroles d’écrivains : écritures de la migration » (2014) ainsi que de différents articles sur les écritures contemporaines. Avec l’Université de Roma 3 elle a réalisé le projet www.princesa20.it , une édition digitale et multi-médiale de « Princesa », l’un des premiers textes de la littérature italienne de la migration sur les questions migrantes et transgender. Avec un groupe de chercheuses et de traductrices, elle a co-traduit en français ce texte, qui est à la recherche d’un éditeur.

Anna Proto Pisani. Atelier du jeudi 14 janvier 2021.

L’atelier se propose d’analyser des textes et des formes d’écriture surprenantes par leur rapport à la norme linguistique et textuelle : "Terra matta", un récit de 1027 pages dactyloscriptées sur 50 ans d’histoire d’Italie écrit par Vincenzo Rabito (Chiaramonte Guelfi 1899-1981), un paysan sicilien, dans une langue orale mâtinée de sicilien ; "Princesa", une des premières autobiographies transgender écrite sur des cahiers et des papiers épars en interlangue italien-portugais par Fernanda Farìas de Albuquerque (Alagoa Grande 1963- Jesi 2000) dans la prison de Rebibbia à Rome et réécrite par le brigadiste rouge Maurizio Jannelli ; "Il tuo nome sulla neve. Gnanca na busia", l’histoire de l’amour de toute une vie sur un drap de mariage écrite par Clelia Marchi (Poggio Rusco1912-2006) à la mort de son mari ; "NOF4", un poème épique de science-fiction, écrit par Ferdinando Nannetti (Roma 1927-Volterra 1994), sur 150 mètres du mur de la cour de l’hôpital psychiatrique de Volterra (Siena).

 

Ces textes qui se situent à la marge du champ littéraire, dévoilent pourtant son fonctionnement et sa fabrication. Leurs conditions de réalisation témoignent vigoureusement de la nécessité de l’écriture, leur transformation éditoriale à la limite de l’impossible, interroge les modalités de construction de la norme et la construction de la légitimité d’une voix littéraire. Quelle est la place de ces écritures au sein du champ littéraire ? 

Compte rendu subjectif des étudiants :

En rentrant dans l’atelier, on ne pouvait pas ne pas accorder notre attention immédiate à ce long ruban de papier collé au mur tout au fond de la salle. C’est en réalité une photo des parties composées d’un poème épique de Ferdinando Nannetti, "NOF4", gravé sur 150 mètres de mur de la cour de l’hôpital psychiatrique de Volterra où Nannetti a passé presque toute la durée de sa vie.

Ce décor en apparence simple et factuel indique en réalité la double nature de l’atelier tout à fait surprenante : d’un côté, l’atelier nous amène à réfléchir sur les supports et formes qui défient les normes artistiques, et de l’autre, comment ce défi tient sa valeur littéraire dans son caractère éminemment marginalisé.

Les groupes n’étaient pas homogènes parce que les étudiants n’étaient pas tous italophones ou italianistes. Cela n’a pas pour autant fait obstacle à leur esprit curieux pour dégager le sens de chaque œuvre proposée, si bien que, plus que deux fois, Madame Proto Pisani, directrice de l’atelier, ne manquait pas d’exprimer son étonnement quant à la perspicacité et à la justesse des propos des étudiants.

Il lui semblait sans doute que les étudiants avaient bien saisi l’esprit de l’atelier et les enjeux culturels, historiques et politiques des œuvres : de la dimension subversive de l’œuvre de Clelia Marchi, qui à la mort de son mari, tisse sur un drap de mariage l’écriture de son histoire d’amour, chez Nannetti du caractère profondément thérapeutique qui le pousse à une résistance intérieure contre l’isolement et l’aliénation, enfin de l’historicisme autobiographique des écrits du transgender Fernanda Farias de Albuquerque, sans titre initialement mais intitulés dans les éditions Princesa. Toutes ces œuvres transgressent à leur manière leur propre milieu social et politique.

Dans l’écriture même, les questions les plus complexes nous amènent à réfléchir sur la valeur littéraire de ces œuvres et leur légitimité d’y prétendre. Mais si l’œuvre d’Albuquerque a dû passer par deux éditions qui ont « normalisé » l’écriture initiale, mélange italien-portugais, des papiers et des cahiers de l’auteur pour un plus large public italien, si la "Gnanca na busia" de Marchi est considérée comme une œuvre de tradition populaire et paysanne dans sa forme et dans son fond, éditée par Arnoldo e Alberto Mondadori reconnue et archivée dans la Fondazione Archivio Diaristico Nazionale, et enfin si une partie du tableau cosmique d’hiéroglyphes et de dessins de l’œuvre de Nannetti est détachée en 2008 pour être préservée depuis l’abandon de l’hôpital, c’est que ces œuvres marginalisées, par leur écriture et style en marge de toutes normes qui leur confèrent une originalité et singularité incontestables, recueillent aujourd’hui la reconnaissance de la communauté en tant qu’elles font partie du patrimoine italien.

Enfin, c’était un grand plaisir pour les étudiants de participer à l’atelier. Les découvertes ont été riches en matière culturelle d’une Italie peut-être encore peu explorée. Œuvres étonnantes qui poussent la création littéraire à la frontière du possible et de l’impossible !

 
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