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Clémence Revest. Le latin en débat : invention d’une norme linguistique et idéal de Renaissance au XVème siècle. Conférence

mardi 9 février 2021, par DOSIERE Sabine

Agrégée, docteure en histoire et ancienne membre de l’École française de Rome, Clémence Revest est chargée de recherche au CNRS (Centre Roland Mousnier, Sorbonne Université). C’est une spécialiste de l’histoire du mouvement humaniste au XVe siècle. Elle a récemment dirigé "L’humanisme à l’épreuve de l’Europe (XVe-XVIe siècles)", avec D. Crouzet, É. Crouzet-Pavan et Ph. Desan, Champ Vallon 2019 ; "Discours académiques. L’éloquence solennelle à l’université entre scolastique et humanisme", Classiques Garnier 2020 ; "L’humanisme au pouvoir ? Figures de chanceliers dans l’Europe de la Renaissance", avec D. Crouzet, É. Crouzet-Pavan et L. Petris, Classiques Garnier 2020 ; et s’apprête à publier "Romam veni. Humanisme et papauté à la fin du Grand Schisme", Champ Vallon 2021.


Le modèle du « bon latin », doté d’une orthographe, d’une grammaire et d’un lexique immuables, conservé dans les grands textes de l’âge classique romain et standardisé dans les dictionnaires et manuels de lettres classiques, a une histoire.
C’est une histoire intrinsèquement liée à celle de l’essor du mouvement humaniste à partir de la fin du Moyen Âge, qui a profondément et durablement transformé le canon des pratiques intellectuelles.

Bien que la langue latine n’ait cessé d’évoluer depuis la fin de l’Antiquité, bien que de grands théologiens, juristes ou notaires aient notamment développé des répertoires d’écriture de très haut niveau savant et d’envergure européenne au cours des siècles suivants (par exemple l’"ars dictaminis" ou le "sermo modernus" pour les XIIe-XIIIe siècles), un mot d’ordre s’intensifie et se mue en dogme dans l’Italie du Quattrocento : il faut écrire comme Cicéron en prose, comme Virgile en vers.

L’impératif d’imitation conduit à la fois à la mise en forme rétrospective des règles du latin classique, à la mise en récit de son histoire (narration de l’apogée de la littérature latine puis de son marasme durant mille ans) et à l’invention d’une langue de pastiche, le néo-latin.

De Pétrarque à Erasme, en passant par Leonardo Bruni, Lorenzo Valla ou Ange Politien, les étapes de cette montée en puissance et les polémiques qu’a suscitées ce nouvel académisme peuvent être restituées, en même temps que les processus de diffusion à large échelle de nouvelles habitudes de composition.
Il importe aussi de ne pas perdre de vue le fait qu’au fondement de ce projet de restauration du latin dans un état pensé comme pur et parfait, qui a eu pour corollaire de jeter un anathème sur des latins médiévaux considérés comme déviants et illégitimes – et paradoxalement, comme nombre d’historiens l’ont souligné, de faire du latin une langue morte, figée dans un temps originel –, se trouvait un idéal moral, politique et social.

Le « latin retrouvé » fut perçu comme le fil d’Ariane d’une régénération globale, par l’éducation en humanités, dans le contexte d’une crise profonde et multiforme des valeurs spirituelles et éthiques. Il servit aussi, dans une approche plus socio-historique, de nouvel outil de distinction et de promotion sociale pour les hommes de lettres, dans un monde dominé par les penseurs scolastiques : les orateurs et les philologues arrivèrent sur le devant de la scène. 

Apprendre à écrire latin comme un humaniste au XVe siècle : quelques aperçus de la recherche récente


Atelier- Jeudi 14 janvier

Cet atelier sera l’occasion d’entrer dans le laboratoire du chercheur et d’examiner de plus près certaines sources écrites à partir desquelles la codification du latin humaniste et sa mutation en un standard dominant, à l’échelle européenne, peuvent être analysées et situées historiquement.
Nous nous intéresserons d’abord à la diffusion de modèles et d’outils de composition au cours du XVe siècle, en portant l’attention sur les manuscrits de miscellanées au sein desquels les lettrés du temps, aspirant à acquérir cette compétence d’écriture, rassemblaient des lettres, discours, traités, lexiques etc., à la façon d’un exemplier personnel : le manuscrit latin 3330 de la bibliothèque nationale de Vienne, une anthologie d’humanistes italiens copiée par un scribe allemand dans le dernier quart du Quattrocento, non servira de cas d’étude.
On évoquera ensuite l’essor d’un marché éditorial du manuel scolaire humaniste à l’âge de l’imprimé, à travers l’exemple du premier livre imprimé à Paris en 1470, les "Epistolae ad exercitationem accomodatae" de Gasparino Barzizza.
Un dernier moment sera enfin dédié à un type de sources tout récemment mis en lumière par la recherche, les "intimationes", c’est-à-dire les affichettes ou feuilles volantes destinées à faire la promotion auprès des étudiants de nouveaux cours en latin humaniste dans les universités. » 

Compte-rendu atelier

Mener l’enquête : c’est ce que nous a proposé Clémence Revest lors de l’atelier du Jeudi 14 Janvier 2021, consacré à l’étude du latin humaniste du XVème siècle.

Chercheuse sur le sujet, elle nous a plongés dans son univers en nous faisant ressentir l’ampleur d’un tel travail, à travers l’étude de quelques extraits scripturaux qu’il nous a fallu d’abord déchiffrer (ce qui fut loin d’être une mince affaire !).
Clémence Revest nous a également présenté les outils informatiques dont le chercheur dispose aujourd’hui afin d’éventuellement se raccorder à un exemplaire déjà étudié. Cet outil est un puissant vecteur de lien dans la recherche mondiale et permet d’éclaircir des moments alors « mystérieux » de l’Histoire. Ainsi, plus qu’un métier en soi, nous avons découvert le « goût » de la recherche et par extension le caractère passionné des individus qui s’y lancent.
D’ailleurs, Clémence Revest a su rendre vivant pour nous cet exercice, comme l’est pour elle son métier, en nous proposant l’étude d’une affichette promotionnelle pour un cours de latin dit cicéronien (c’est-à-dire, d’un latin se voulant à la hauteur du latin classique considéré comme l’âge d’or de la langue latine) destiné à des étudiants – de notre âge – il y a six siècles.
Elle nous a donc projetés dans l’Histoire, nous qui sommes, pour certains, étudiants en latin encore aujourd’hui, et pour qui les mots rédigés par un pédagogue, il y a des siècles, au sujet de l’apprentissage de sa discipline, ont pris un sens très actuel. Nous avons ainsi pu, grâce à cette affichette, nous rendre compte de la période charnière que représente le XVème siècle pour le latin que ce soit en ce qui concerne son évolution, son renouvellement, sa diffusion dans toute l’Europe de l’époque et inévitablement son arrivée jusqu’à nous. Clémence Revest a donc dépoussiéré nos regards sur le latin et nous a permis de prendre de la distance quant à la simple grammaire pour nous questionner sur les dynamiques d’une langue à travers les âges sans négliger l’histoire des gens.

 
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